De retour sur bouée à Loctudy nous nous sentons «
prêts » à affronter le golfe de Gascogne. Le vendredi 25 juillet, les
prévisions annoncent 5 à 6 nds de Nord Est pour le lendemain et pas de
coup de vent prévu à 5 jours. Nous partons le 26 au petit matin. Ce
seront d’abord 30 h de moteur qui rendent, avec la houle résiduelle, les
enfants malades ; puis suivent 15 heures de travers Nord Ouest force 6
avec 3 m de vagues qui nous donnent enfin la satisfaction d’avancer à la
voile.
Satisfaction de courte durée puisque dans la nuit du
27 juillet le vent s’oriente brusquement Sud Ouest, nous obligeant à
progresser au pré. Le vent forcit, la mer est agitée : la seconde partie
de la nuit est éprouvante. La fatigue accumulée aidant, le capitaine est
complètement désorienté et décide de mettre à la cape en attendant d’y
voir plus clair. Au petit matin Jean-Laurent est rasséréné et apte à
faire les réglages qui conviennent calmement !
Le livre de bord résume la situation :
20h30 force 5 bon plein, GV 1 ris 5-6 nds
00h30 force 6 bon plein, GV 2 ris génois roulé au ¼ 6
nds
01h30 force 6-7 mer agitée bazar, cape
06h00 force 7 mer forte, GV 3ris génois roulé aux ¾ 6nds
Le vent de Sud Ouest se maintient avec la même
intensité toute la journée du 28 puis finit par faiblir dans la nuit. Au
matin du 29 juillet, les côtes espagnoles sont en vue mais nous
progressons très lentement au large de Viveiro, nous décidons de nous
aider au moteur. Ciel bleu, grand soleil, paysages magnifiques, la
journée sera agréable ; dommage que nous avancions au moteur ! Mais nous
ne nous sentons pas de passer une quatrième nuit en navigation et, après
avoir été bien brassés et bien gîtés pendant 1 jour et demi, nous sommes
trop heureux que le vent se soit calmé. En fin d’après-midi, la Corogne
se montre enfin, le cap Finistère sera pour plus tard. Dans la baie, une
petite brise nous permet d’arriver à la voile, un vrai bonheur !
Naviguer avec les enfants
Nous nous sommes bien sûr posés la question :
fallait-il amener nos filles (5 et 3 ans) pour ce premier voyage, étant
donné la longueur du parcours, notre petite expérience, leur
inexpérience (elles n’étaient jamais montées sur un voilier auparavant),
etc. ? Quant au petit dernier, qui ne buvait que le lait de maman, il
serait forcément du voyage ! Malgré les difficultés qui ne manqueraient
pas de se présenter, nous avons rapidement décidé de partir tous les
cinq, car nous ne nous imaginions pas laisser nos filles pendant un
mois, même dans d’excellentes mains. Nous avions tablé, il faut
l’avouer, sur de meilleures conditions de vent que celles que nous avons
eu. Maintenant que nous sommes arrivés à bon port, voici ce que nous en
avons retiré : nous n’avons jamais regretté d’être partis tous ensemble
et nous sommes convaincus que ce voyage a beaucoup apporté aux filles.
Il y a eu des moments difficiles où nous nous sommes sentis tristes de
devoir leur infliger la situation (mal de mer, bateau qui bouge
beaucoup, bruits insolites et portes fermées la nuit sinon elles
claquent, consignation dans le carré au départ et à l’arrivée dans les
ports…) mais il y a eu aussi des moments merveilleux pour elles : les
dauphins bien sûr, la fête à chaque arrivée dans un port, les baignades
au mouillage notamment. En navigation, nous étions la plupart du temps
disponibles pour raconter des histoires ou jouer. Quand ça n’allait pas,
elles ont appris que si chacun y met du sien, on peut ensemble affronter
une situation difficile. Elles ont éprouvé elles aussi la satisfaction
de celui qui résiste et mène à bien son projet ; elles sont fières de
leur bateau et de leur voyage.
Lorsque la mer est agitée, lorsqu’on est au pré et
que le bateau gîte fortement, les enfants sont en permanence sur le
pont, sauf la nuit. Ils sont fatigués et dorment plus que d’habitude.
Pendant les périodes d’éveil, un peu d’imagination suffit pour les
occuper ; les histoires se suivent et mettent en scène un nombre
incalculable de princes et princesses, sirènes, sorcières méchantes qui
détestent les belles et gentilles princesses, gros ours méchants qui
raffolent des petits lapins, petits lapins qui filent entre les grosses
pattes des méchants ours et d’autres personnages plus insolites inspirés
par le paysage (baleine, dauphin, étoile des mers, poulpes, méduses
etc.). Nous bénissons le jour où Jean-Laurent a fait l’acquisition d’une
panoplie d’instruments d’éveil musical ; pour appeler nos amis les
dauphins nous nous lançons dans des cacophonies improvisées qui
rencontreront un succès inespéré : à plusieurs reprises dans
l’Atlantique, les dauphins viendront nager et cabrioler autour du Blue
Note, nous accompagnant un bout de chemin. Les filles, émerveillées,
vont à l’avant du bateau les observer tandis que notre bébé joufflu, le
beau Gabriel, agite avec enthousiasme le maraca et pousse des cris
joyeux.
Après deux jours de vomissements, le mal de mer des
enfants se calme. C’est surtout Jeanne, la cadette, qui y est sujette.
Après diverses tentatives, il nous semble que le remède le plus efficace
est de la faire manger, ce qu’elle réclame d’ailleurs à tout moment.
Pendant le reste du voyage, il lui arrivera encore quelques fois de
vomir, particulièrement lorsqu’elle avait faim ; en lui donnant à manger
rapidement après, tout rentrait dans l’ordre.
Gabriel (5 mois) s’est adapté sans difficulté au bateau.
L’allaitement maternel a été une clé de la réussite : préparer des
biberons au pré avec une mer agitée à forte aurait été impossible. Le
sein a été souvent le remède miracle, tant pour remplir le petit estomac
vide que pour réchauffer et rassurer, en particulier la nuit en
conditions difficiles, quand nous étions bien brassés et assaillis par
toutes sortes de bruits insolites.
Port de La Corogne
Nous passons à La Corogne trois bonnes nuits ; la
journée que nous consacrons à nous promener dans la ville est trop
courte. La Corogne est une ville à taille humaine, nous la trouvons
belle avec ses jolies façades et ses plages ventées. Ces moments de
repos récupération nous permettent de réaliser que cette traversée était
notre première grosse expérience de voile, elle nous laisse un peu
groggy, ivres de mer et de nouvelles sensations. Bruits inquiétants,
bruits berçants, bruits de la mer, eau qui coure contre la coque, eau
qui s’immisce partout, glougloute dans les réservoir, bateau qui tape
contre la mer, bateau qui tape ses passagers (ou passagers qui se tapent
contre le bateau), bateau qui sillonne la mer, bouts qui s’arc bout,
voiles qui se tendent, craquements. Bruits du vent, j’entends des voix
ou des grincements ?
Au sud du cap Finistère

Après le cap Finistère le vent s’oriente Nord Ouest,
nous connaissons enfin la tranquillité du portant ; vraiment tranquille
avec 8 nds de vent, heureusement la mer est calme, Jean-Laurent met en
ciseau, les voiles ne claquent pas, c’est partit pour 24 heures et 120
milles nautiques parcourus en toute quiétude ; le bateau ce n’est pas
qu’un combat, il y a aussi les dauphins qui vous accompagnent un bout,
les lumières qui n’en finissent pas de varier et les nuits étoilées
comme jamais.
La gestion du sommeil
La gestion du sommeil ne pose pas les problèmes que
je pensais et c’est un gros dormeur de 9 h qui parle (Jean-Laurent). En
fait, de ce point de vue le bateau est très équipé.

Quand nous devons veiller, nous nous éloignons
beaucoup des cotes, nous vérifions la route des cargos et nous utilisons
soit le régulateur d’allure, soit le pilote monté sur le circuit
hydraulique de la timonerie. Le pilote fonctionne bien par petit temps
et au portant, il est de plus sans problème étalé par l’éolienne ; par
contre au pré et quand le vent forcit nous passons sur le régulateur qui
donne de très bons résultats en ne consommant rien. Au portant, l’aile
touche le portique récemment ajouté, encore quelque chose à modifier…
Dans ces conditions, celui qui est de quart se réveille toutes les
trente minutes pour regarder les autres bateaux (assez rares) et
vérifier si le temps change. La capitaine fait en général le milieu de
la nuit entre la tété de 2 heure du matin et celle de 5 h ! La journée,
les enfants sont fatigués par la navigation et se reposent 1 h le matin
et deux heures l’après midi en même temps que Marion. Le capitaine
somnole quant il peut !
Lisbonne
Nous gardons un beau souvenir de l’arrivée sur
Lisbonne. Sous un ciel bleu et ensoleillé, une jolie brise nous amène à
la voile presque jusqu’au coeur de la très belle ville de Lisbonne. Nous
trouvons un havre de paix dans la petite marina Doca de Belem, à côté de
la Tour de Belem, proche du centre-ville et située dans un cadre
magnifique. Les enfants apprécient le grand parc qui s’étend devant le
très beau Mosterio dos Jeronimos.
Gibraltar
Après le cap Saint Vincent nous voguons enfin vers
l’Est nous rapprochant de la Méditerranée ! Et en plus au portant,
l’étape d’une nuit jusqu’à Gibraltar est rapide et sans problème,
l’arrivée à Gibraltar est impressionnante avec dans la baie des dizaines
de cargo à l’avitaillement en carburant, un vent force 6, un clapot très
creusé et anarchique, le soleil couchant, la sensation d’arriver aux
portes de la Méditerranée dans ce Monaco Anglais et dans ce capharnaüm,
la visite de dauphins ! L’étape permet néanmoins de retrouver la
civilisation abandonnée depuis Lisbonne, d’avitailler en peanuts butter
et de rencontrer les chimpanzés du rocher.
Les Baléares
Et c’est repartit pour 12 jours avec 4 nuits en
mouillage, 8 nuits en navigation et une halte de 4 heures à Ibiza (125 €
la nuit, on n’est pas resté et en plus le vent s’est mis à souffler dans
la bonne direction pour rejoindre Majorque). La nuit au nord de Majorque
nous apporte de nouvelles sensations avec un vent de 25 nds dévié par
les nombreux grains autour desquels nous nous faufilons et la mer agitée
et anarchique de Méditerranée. Par contre à la différence de
l’Atlantique, l’eau projetée sur le bateau est relativement chaude et
c’est presque un plaisir de faire les manoeuvres en pied de mat !
Les côtes méditerranéennes françaises, enfin !
Le 26 août, en fin de matinée, nous sommes en vue
des côtes méditerranéennes françaises. Après une baignade entre les
méduses devant la plage naturiste de l’île du Levant, face à Port Cros
(non, nous n’étions pas au courant des coutumes locales quand nous avons
choisi de mouiller là) et une bonne nuit, nous arrivons en fin
d’après-midi au port de Golfe Juan. Les filles, devenues de vrais
petites navigatrices, ont la permission exceptionnelle de rester assises
à l’avant pendant les manoeuvres. Sur le quai, mamie trépigne et fait de
grands signes, enfin rassurée.
Le bateau est amarré à Golfe Juan, l’objectif est atteint et nous en
sommes très heureux. Au niveau navigation, nous pensons nous en être
plutôt bien sortis, ça nous semble de bonne augure pour l’avenir. Mais
quelle course contre la montre ce « convoyage » a été ! Nous formons
intérieurement le voeu que, lorsque nous partirons pour notre grand
voyage, nous parviendront mieux à échapper aux impératifs de calendrier.
Il y a tant d’endroits où nous aurions aimé nous arrêter plus longtemps,
tant de sites magnifiques seulement entre aperçus. Alors, c’est quand
qu’on (re)part ?