| Toulahé - l'histoire |
15 mai 2009 |
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(Ecouter l'extrait
Mp3 de John Kanaka, interprété par le groupe
les Boulinerien) |
Two
Years Before the Mast
L'histoire, qui ce passe dans les années 1830s, est rapportée dans un ouvrage autobiographique de Richard Henry Dana Jr. publié en 1840 "Two Years Before the Mast", à traduire "Deux Années sur le Gaillard d'Avant". Dana fait le récit de sa propre expérience de matelot à bord d'un cap hornier parti de Boston, et chargé de rapporter des peaux de bœuf de Californie pour l'industrie de la chaussure. Le voyage dura deux années. Dana raconte :
«During the four months that I lived here, I got well acquainted with all of them, and took the greatest pains to become familiar with their language, habits, and characters.
Their language I could only learn orally, for they had not any books among them, though many of them had been taught to read and write by the missionaries at home.
They spoke a little English, and, by a sort of compromise, a mixed language was used on the beach, which could be understood by all.
The long name of Sandwich-Islanders is dropped, and they are called by the whites, all over the Pacific Ocean, "Kanakas," from a word in their own language,-- signifying, I believe, man, human being,-- which they apply to themselves, and to all South-Sea-Islanders, in distinction from whites, whom they call "Haole''.
This name, "Kanaka," they answer to, both collectively and individually. Their proper names in their own language being difficult to pronounce and remember, they are called by any names which the captains or crews may choose to give them.
Some are called after the vessel they are in; others by our proper names, as Jack, Tom, Bill; and some have fancy names, as Ban-yan, Fore-top, Rope-yarn, Pelican, etc., etc. Of the four who worked at our house, one was named ``Mr. Bingham,'' after the missionary at Oahu; another, Hope, after a vessel that he had been in; a third, Tom Davis, the name of his first captain; and the fourth, Pelican, from his fancied resemblance to that bird. Then there was Lagoda-Jack, California-Bill, &c., &c. But by whatever names they might be called, they were the most interesting, intelligent, and kind-hearted people that I ever fell in with.
I felt a positive attachment for almost all of them; and many of them I have, to this day, a feeling for, which would lead me to go a great way for the pleasure of seeing them, and which will always make me feel a strong interest in the mere name of a Sandwich-Islander». (Ref4)
«Depuis quatre mois que je vivais ici, j'avais fait la connaissance de tous, et me donnais le plus grand mal pour me familiariser avec leurs langage, habitudes et caractères.
Leur langage, que je ne pouvais apprendre qu'oralement, ils n'en avaient aucune trace écrite parmi eux ; bien que nombre d'entre eux avaient apprit à lire et à écrire dans leur pays éduqués par les missionnaires.
Ils parlaient un peu anglais et, comme une sorte de compromis, un mélange des langues qui pouvait être compris de tous était utilisé.
Le nom à rallonge de Sandwich-Islanders [1] fut délaissé. A travers tout l'océan Pacifique, ils sont dénommés par les blancs "Kanakas" tiré d'un mot de leur propre langue -- signifiant, je l'imagine, homme, étant humain -- qu'ils appliquent à eux-mêmes et à tous les insulaires des mers du sud, en distinction des blancs qu'ils appellent "Haole".
Ce nom, "Kanaka", ils y répondent à la fois collectivement et individuellement. Leurs véritables noms dans leur langue d'origine étant difficiles à prononcer et retenir, ils s'appellent par n'importe quel nom que les capitaines ou membres d'équipages peuvent choisir de leur donner.
Certains s'appellent d'après le navire ou ils embarquent ; d'autres par nos noms courants comme Jack, Tom, Bill ; et certains ont des noms fantaisistes comme Ban-yan [2], Fore-top [3], Rope-yarn [4], Pelican, etc, etc. Parmi quatre qui travaillaient à notre bord, l'un était appelé "Mr Bingham", d'après la mission à Oahu ; un autre Hope, d'après un navire ou il avait embarqué ; un troisième, Tom Davis, le nom de son premier capitaine ; et le quatrième, Pelican, d'après sa ressemblance imaginaire à cet oiseau. Ensuite il y avait Lagoda-Jack, California-Bill, etc, etc. Mais quel que soit le nom qu'il pouvait porter, ils étaient les personnes les plus intéressantes, intelligentes et bienfaisantes que je n'ai jamais considérées.
Je ressentais un attachement positif pour presque tous, et pour beaucoup d'entre eux j'ai, à ce jour, une sympathie, ce qui m'amènerait volontiers à un certain plaisir de les revoir, et ce qui m'incitera toujours à ressentir un vif intérêt pour le seul nom d'un Sandwich-Islander».
Et c'est ainsi que Dana nous révèle l'identité de John Kanaka, cet islander, autochtone insulaire du Pacifique, que l'on avait communément appelé John.
(Révolte à bord, adaptation cinématographique de 1946 de l'ouvrage de Richard Henry Dana, Jr.)
John Kanaka
Dans la première moitié du 19e siècle, l'océan Pacifique et particulièrement la Polynésie fut le lieu d'une importante chasse à la baleine. De nombreux autochtones, venus des iles, furent engagés dans les équipages des baleiniers. C'est l'origine d'un premier pidgin [5] - mélange des langues - utilisé entre membres de ces équipages.
Se pose alors pour les marins Anglo-Saxons le problème de dénommer ces islanders farouches et fiers. On ne saura sans doute jamais quel est le premier visiteur, aventurier européen ou matelot océanien, qui donna au mot "kanaka", prononcé dans le contexte local, le sens de population autochtone de l'Océan Pacifique.
Le nombre de baleines a décru progressivement, et donc leur pêche, mais le pidgin est resté comme langue de communication entre marins. Dans le même temps, en 1827, la présence de bois de santal fut révélée dans l'île d'Erromango. Ce bois précieux très prisé a été l'objet d'un intense commerce effectué par les navires marchands à travers tout le Pacifique, reliant ainsi les Iles Polynésiennes à l'Australie, la Californie et même la Chine.
"Kanaka", ce terme polynésien originaire d'Hawaii, signifiant "homme", fut donc largement transbahuté dans tout le Pacifique grâce au développent du commerce. Généralement, il était un synonyme commode, familier et parfois péjoratif du mot anglais "native" ou du terme français "naturel". Très vite le terme de "Kanaka" se transforma en "Kanack" puis "Kanak". Paraissant trop Anglophone, on déclina sa version Française, "Canaque", dans les années 1870. Alors que "Kanaka" désignait originellement et indifféremment l'ensemble de ces peuples insulaires du Pacifique, la dérivation Francisée du terme, "Canaque", fut peu à peu associée au habitants de la Nouvelle-Calédonie, certainement dans un soucis d'identifier géographiquement les différentes peuplades.
Ces autochtones,
qui embarquaient plus ou moins à leur bon vouloir, ne signaient aucun contrat, délaissaient toutes les fois qu'ils choisissaient et se laissaient facilement débarquer ici ou là. C'est ainsi que d'importantes colonies d'Islanders s'étaient établies à San Francisco et San Diego, amenant avec eux coutumes et traditions culturelles dont les chants. (Ref5)Il est probable que ces chants furent adaptés pour être chantés par les navigateurs Anglo-Saxons. A bord, "L'homme blanc", commandant la manœuvre, lançait le solo tandis que les marins "Kanakas" reprenaient le refrain tous en cœur donnant ainsi la cadence à la manœuvre. La chanson originale de John Kanaka, avec son solo en Américain et son refrain en langue originelle, en est l'unique témoignage qui subsiste :
I heard, I heard the Old Man say,
John Kanaka-naka tulai-é
Today, today is a holiday,
John Kanaka-naka tulai-é
Tulai-é oooh, tulai-é
John Kanaka-naka tulai-éWe'll work termorrer, but no work terday,
We'll work termorrer, but no work terday.We're bound away for 'Frisco Bay,
We're bound away at the break o' day.We're bound away around Cape Horn,
We wish to Christ we'd niver bin born.A Yankee ship wid a Yankee crew,
Oh, we're the buckos fer ter push 'er through.A Yankee ship wid a Yankee mate,
If yer stop ter walk he'll change yer gait.Oh, haul away, oh!, haul away!
Oh, haul away, an' make yer pay! (Ref6)
C'est alors dans la culture Polynésienne qui faut chercher la signification de ce refrain atypique.
(Ecouter l'extrait MP3 de la chanson originale)
Tula'i oooh Toulahé
Le Polynésien est formé d'une multitude de dialectes à la fois très variés et se rapportant les uns aux autres, l'ensemble formant un "grand" langage. Entre autres, on note parmi ces variations le très répandu Maori, le Samoan, le Tahitien, l'Hawaiien, le Tongien, et presque 300 autres langues parlées aujourd'hui par environ 1 million de personnes dans les iles de l'océan Pacifique.
Paradoxalement, la complexité du Polynésien réside dans une relative simplicité phonologique où un même mot, ou plutôt une association de syllabes, peut être utilisé comme un verbe, un nom ou un adjectif et sa signification dépend du contexte. Par conséquent, il est quasiment impossible d'associer un mot Polynésien à sa traduction Anglo-Saxonne ou Française. Le Polynésien est un langage parlé dont seule la pratique permet de donner une signification à une combinaison de syllabes. (Ref7)
L'une des spécificités courante du Polynésien est le redoublement, aussi appelé la réduplication, monosyllabique et bi-syllabique marquant la pluralité des noms, mais aussi l'intensification, l'itération / la continuation des actions. La structure du refrain de notre chanson prend alors tout son sens en considérant la réduplication bi-syllabique de John Kanaka-naka comme l'auto-désignation de l'équipage agissant d'un seul homme en un seul mouvement coordonné. (Ref8)
Quand à "toulahé", ou bien alors "tulai-é", son écriture moderne la plus probable en serait "tula'i" que l'on retrouve dans le langage Samoan. Une traduction littérale brute donnerait : "être debout", "s'élever", "monter". Mais c'est simplement dans l'hymne national Samoan, "Samoa Tula'i" que l'on va trouver la signification appropriée :
Samoa, tula'i
ma sisi ia lau fu'a, lou pale lea;
Samoa, tula'i ma sisi ia lau fu'a, lou palelea;
Vaai i na fetu o loo ua agiagia ai;
Le faailoga lea o Iesu na maliu ai mo Samoa Oi!
Samoa e, uu mau lau pule ia faavavau.
'Aua e te fefe, o le Atua lo ta fa'a vae
O lota Sa'o lotoga,
Samoa, tula'i, ia agiagia lau
Fu'a lou pale lea.
(Ref9)
Samoa, hisse
haut ta bannière qui est ton sacre;
Samoa, hisse haut ta bannière qui est ton
sacre;
Oh! Regardez les étoiles sur cette bannière ondulante;
Elles sont le signe que Samoa peut gouverner !
Oh ! Samoa, tient bon ta liberté a tout jamais.
N'aie pas peur, toi que Dieu a crée
ta liberté si précieuse et prisée,
Samoa, hisse et ondule
Cette bannière qui est ton sacre.
Voila, Toulahé signifie donc hisse, hisser. Et c'est ainsi que l'on entends encore de nos jour ces John Kanaka-naka s'exclamer ho-hisse, ho-hisse !
(Le triangle polynésien -1- formé par l'archipel d'Hawaii au nord -2-, la Nouvelle-Zélande au sud-ouest -3- et l'Ile de Pâque au sud-est -4-. On y inclut également l'archipel de Samoa -5- et les Iles Fiji -6-).
Références
Annotations :
[1] Les Sandwich-Islands désigne l'archipel des Iles Hawaiiennes. Elles ont été surnommées ainsi par leur inventeur, l'explorateur britannique le Capitaine James Cook, en l'honneur d'un des sponsors de son expédition John Montagu, 4th Earl of Sandwich. Sandwich-Islanders désigne les insulaires, habitants de cet archipel.
[2] Ban-yan : Sorte de figuier tropical
[3] Fore-top : Plateforme d'observation au sommet d'un mat.
[4] Rope-yarn : Corde Effilée
[5] Le terme de pidgin (nom masculin) désigne différentes langues véhiculaires simplifiées créées sur le vocabulaire et certaines structures d'une langue de base, en général européenne (Anglais, Français, Espagnol, etc.). Cependant, il est courant de réserver le terme pidgin aux langues issues de l'anglais et le terme créole aux langues issues du français
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Références bibliographiques :
Ref1 : tiré de Manuel des marins, ou explications des termes de marine, Bourdé de Villehuet, Lorient, 1733 ; tiré de Guide des Chants de Marins, Le Chasse-Marée, 1997
Ref2 : Site non-officiel de Big Great Sea
Ref3 : Association Yoles de Bénodet - Carnet de chants de marins
Ref4 : Two Years Before the Mast - Richard Henry Dana, Jr.
Ref4 : Rob Ossian's Pirate's Cove
Ref6 : Folkinfo - John Kanaka
Ref7 : NTZEC.org - New Zealand Electronic Text Centre
Ref8 : The Context of Polynesian Reduplication - J. C. Finney
Ref9 : WORLD STATESMEN.org
Ref10 : Wikipedia - L'encyclopédie libre
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